Vous n’avez rien compris à Mise au Point

Lecteur, mon lecteur, le jour est grave. Lève-toi et regarde-moi dans les yeux. Je t’ai vu: tu as regardé le reportage « Les jeux en ligne font fureur » de la RTS et tu as trouvé ça « pas mal ». Mon petit gars ça ne se passe pas comme ça. Ce n’est pas parce qu’une chaîne nationale s’intéresse à toi et ta passion de dégénéré que tu dois te carrer ton esprit critique au creux des fesses. Maintenant, ouvre grands les yeux, il est l’heure de la pilule rouge.

Ta première erreur: la chaîne. Ta télé bat tous les records du monde en matière de bêtise à l’égard de notre passion commune et tu la regardes comme si c’était Arte. Tu as quand même la dernière chaîne nationale du monde à être persuadée que les personnes les plus à même d’apporter un regard éclairé sur notre média sont:
1. des psychologues,
2. des vendeurs spécialisés,
3. des ados pré-pubères.

« 1 » : bien que sympathiques, n’ont malheureusement plus aucune utilité depuis qu’il est communément admis que si « 3 » sont idiots ou violents, cela se décide bien en amont de leur découverte de la manette.

Quant à « 2 », la bêtise de la démarche est fort révélatrice du mépris que ton journaliste national porte à son sujet. Lorsque ce cher Monsieur réalise un sujet sur le dernier Godard, va-t’il tendre le micro à son pote Dédé le vendeur de DVD chez Interdiscount? Non, évidemment. Lorsque il s’agit de littérature ou de cinéma, le robinet à professeurs et autres académiciens est ouvert dans la joie et la bonne humeur: « Voyez-vous, ce sont des sujets qui se pensent mon bon Monsieur! C’est un travail de comprendre et expliquer ces nobles disciplines. Par contre le jeu vidéo, cette chose abrutissante et simplette, le premier marchand venu peut en tirer quelques conclusions hâtives rigolotes. »

Résultat, la France et l’Allemagne proposent des émissions comme #BiTS pendant que ta Suisse se complait dans le rétro journalisme affligeant.

Ta deuxième erreur: le titre. Tu l’as lu le titre? « Les jeux en ligne font fureur »… Sérieusement, rien ne t’alarme? Qu’essaient-t-ils de te dire avec ça? Réfléchissons un peu ensemble et mettons ça en perspective avec le contenu du reportage.

  • Ce titre doit signifier que ma télé veut me parler du succès de League of Legends ou de Call of Duty?
  • Absolument pas l’ami, avec ce titre ta télé souhaite te parler des jeux de King et de Miniclip.
  • Alors ma télé pense peut-être que les jeux jouables sur un portail Internet sont des « jeux en ligne »?
  • Toujours pas. Ta télé sait que Candy Crush se joue sur téléphone portable et sur Facebook, tu n’es pas attentif.
  • Donc ma télé doit vouloir me parler des jeux sociaux?
  • Bien ça. Belle ambition! Le « en ligne » ne serait qu’une petite méprise. Une faute de frappe. Il faudrait voir dans ce titre le souhait d’une critique éclairée sur les pratiques écœurantes de ces plaies soit-disant gratuites te forcant à partager ton mauvais goût ludique avec le plus de monde possible? Tu rêves mon gars! Regarde ce studio au milieu des deux boîtes à caca: Sunnyside Interactive. Tu le vois? C’est un petit studio lausannois bourré de passion et d’amour pour leur projet sur téléphone portable. Explique-moi alors pourquoi ta télé les a mis là s’ils font des jeux de qualité, non sociaux et pour téléphones? Il faut te rendre à l’évidence mon gars: ta télé, comme un Appenzellois qui radote sur les étrangers, ne sait pas de quoi elle parle.

Ta troisième erreur: le fond et la forme. Là aussi tu dormais jeune naïf. Tu as loupé un retournement de veste magistral. Première partie : ta télé donne dans le champ lexical de toxicomane: « rendre gaga », « accro », « céder à la tentation », « outrance ». Quelle force, quelle détermination! Ta télé veut manifestement dénoncer quelque chose d’injuste et de dangereux avec son petit doigt vengeur. Sauf que le courage c’est bien, mais chez Miniclip ils ont quand même des chouettes petits fours. Du coup, au milieu du sujet changement de c(h)amp: « réussite », « très rentable », « succès », « ruée vers l’or » et questions complaisantes au business man brillant qui te donne à manger de la merde.

Merci à ta courageuse télé pour cette prestation journalistique de haute volée.

Me regarde pas comme ça, avec tes yeux de merlan frit. Non, ce n’est pas excusable parce que la RTS est un média généraliste. Regarde Arrêt Sur Image, ils sont généralistes et ils ont traité le sujet avec talent. Oui alors comme tu le dis, ils ont des experts, eux. Des vrais. Pas des psys.

Qu’est ce tu veux que je te dise moi? Que j’y aille à la RTS? Crois-moi, j’ai essayé mon petit gars. Je leur ai écris à ta télé, mais ils s’en foutent. Ouvre les yeux, la RTS a, concernant notre passion commune, une ambition à l’image du patronyme du président de Miniclip: Small.

Bien sûr, je ne suis pas en train de te dire qu’on va les changer, mais j’aimerais juste te rendre attentif au fait que ce n’est pas parce que ta vieille bourgeoise pédante et snobinarde de télé te jette un reportage à deux francs comme à un clochard que c’est « pas mal ».

  • Excellent article!
    J’aime beaucoup le 1-2-3, et l’axe général.
    Malheureusement, beaucoup de médias généralistes sont restés scotchés à ces vieux clichés, mais pas qu’eux. Il n’y a plus rien à « dédramatiser » dans le jeu vidéo. Ils ont bel et bien 20 ans de retard, comme si le refus d’une industrie qui a dépassé celle du cinéma était la seule solution. Plutôt que d’admettre les choses…
    Mais si on regarde ce qui se passe, d’un autre côté, il faut quasiment affirmer un côté culturel et préventif pour pouvoir devenir une association, être reconnu et éventuellement bénéficier d’une « aide ». Et on pourrait même boucler la boucle en affirmant que les éditeurs sont souvent très « heureux » de voir leur communication faite sans lâcher un rond, simplement parce que certains de ces médias traitent le sujet comme de l’information. Alors qu’on parle de produits, et d’une vraie industrie, loin du monde des Bisounours. Si c’est acquis pour les produits hollywoodiens, c’est loin d’être le cas pour le jeu vidéo. Ca viendra. Un jour peut-être…

  • Plus que le fait de refuser, je pense que les média suisses méprisent le jeu vidéo. Il ne le considèrent même pas comme un véritable sujet, il est tout juste bon à remplir des cases de programme vides, comme un morceau de carton pour caler une table. C’est pour ça que les intervenants sont choisis par dessus la jambe. Le sujet n’est pas important.

    Je te rejoins pour le côté marketing gratuit. La encore le choix d’intervenants de qualité permettrait de casser cet aspect car le jeu vidéo peut être abordé comme information, bien culturel ou comme produit mais pour faire le discernement cela demande un certain nombre de connaissance que visiblement les journalistes Suisses n’ont pas encore.